[ARCHIVES] le pourquoi des attentats terroristes en France en 2015

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Pour commencer une série de billets analysant les attentats jihadistes en France, un billet publié sur le blog de Paul Jorion, et sur mon blog Mediapart sous le titre : un attentat en France : pourquoi faire ? le 11 juin 2015.

Il s’agissait d’analyser la question des objectifs opérationnels et politiques poursuivis par les jihadistes lorsqu’ils cherchent à frapper la France par des attaques terroristes, qui constituent l’un des modes de leur action militaire. Ce billet rédigé à la suite des évènements de janvier 2015, dont nous commémorant aujourd’hui-même le premier triste anniversaire, me semble constituer une bonne base pour pousser la réflexion plus loin, même s’il mérite des corrections et des précisions, ainsi qu’une mise à jour pour 2016 qui feront l’objet d’un autre billet à suivre.

Si l’on part du principe avéré que l’action des jihadistes, qu’il s’agisse d’Al Qaida comme de Daesh, obéit à une logique et une rationalité, il est alors possible de concevoir un véritable modèle expliquant les attentats terroristes organisés ou projetés en France, et permettant même de les prévoir.

Cela suppose d’essayer de tenir compte de ce que font les jihadistes, de leur conception du monde, de leur méthode de pensée et d’action mais surtout en intégrant leurs objectifs. Une telle analyse ne vaut bien évidemment aucune adhésion, ni validation des crimes qu’ils commettent.

Les jihadistes défendent une conception particulière de l’islam, qui est réduite à la notion de jihad physique et matériel, avec ce que cela implique de violence. Il n’est pas dans notre propos de questionner la légitimité d’une telle vision au regard du Coran, mais en revanche de relever deux éléments clés de la pensée et de l’action jihadiste :

– le jihadiste s’estime « l’avant-garde éclairée » de la communauté des croyants (la « Umma »), qu’il doit guider et défendre vers la pureté d’une pratique de l’Islam (aujourd’hui essentiellement basée sur la Shari’a et les préceptes takfiristes ou salafistes) ;

– le jihadiste doit aussi propager la vraie foi sur toute la terre et donc convertir l’ensemble de l’humanité (il existe de nombreuses variantes sur la méthode plus ou moins coercitive de cette conquête).

Dans ce cadre de pensée, la société française de 2015 peut donc être séparée en 3 groupes distincts :

– la population non-musulmane : par définition ennemie, elle doit être combattue ;

– la population musulmane : par définition ignorante du danger qui la guette, on doit lui dévoiler qu’elle est menacée par un ennemi, puis la mobiliser pour sa défense et/ou la conquête du pays ;

– la sphère jihadiste (appelée aussi jihadosphère) : constituée des sympathisants directs du jihad, elle a un effectif très minoritaire. Il s’agit d’un milieu fait de rivalités mais aussi d’entraides entre de multiples groupes plus ou moins structurés. La jihadosphère française est travaillée en 2015 par la rivalité plus globale entre les deux grands réseaux : Al Qaida (réseau classique et puissant à l’international, mais affaibli et vieilli), et ISIS (Califat jeune, dynamique mais plus attaché à l’acquisition de sanctuaires territoriaux), chacun cherchant par ses actions à se valoriser au sein de la jihadosphère pour recruter et assurer sa suprématie.

Voici un schéma permettant de bien visualiser les trois groupes et leurs liens respectifs :

La situation est donc aisément compréhensible (…) : il ne s’agit pas de frapper les ennemis directs de l’islam mais de séparer la communauté musulmane du reste de la société.

Il faut donc frapper les zones les plus proches :

– cible non musulmane permettant de séparer les deux groupes ;

– cible musulmane intégrée (qualifiée d’apostat et méritant donc la mort), les membres des forces de l’ordre musulmans sont donc systématiquement visé sans pitié (que ce soit par les frères Kouachi comme par Coulibaly).

L’action peut survenir à partir de l’extérieur (situation privilégiée par AQ mais rendue compliquée par les systèmes de surveillance contre-terroristes européens) ou à partir d’éléments locaux radicalisés (donc exclus de la société française).

Voici le schéma d’une opération jihadiste « optimale » :

Par voie de conséquence, observons le résultat recherché par les attentats jihadistes en France en 2015 :

C’est à la lumière de ces éléments qu’il faut analyser les réactions politiques et sociales françaises aux attentats de janvier et constater que toute stigmatisation (par exemple celles d’un parti politique récemment rebaptisé “Les Républicains”), toute réaction violente amalgamant les musulmans aux jihadistes ou exigeant d’eux des réactions imposées, va en réalité répondre aux souhaits et aux objectifs des auteurs des attentats.

L’objectif à long terme des jihadistes en France peut être résumé de la manière suivante :

Nous sommes bien évidemment loin – et c’est heureux – de cette situation, mais il est évident que chacune des initiatives ou des actes de nos hommes politiques, comme de chacun de nous, devrait être pesé et apprécié à l’aune de ce que recherchent les jihadistes.

Ces schémas, forcément simplificateurs, n’apprendront pas grand-chose à tous ceux qui ont réfléchi, même intuitivement, à la situation. Ils éclairent d’un jour nouveau à la fois les critiques et accusations d’islamophobie injustement adressées à Charlie hebdo (et à tous les manifestants), et les réactions lâches et clientélistes de nos politique, plus prompts à exploiter politiquement les attentats jihadistes qu’à convertir en actes concrets et efficients la prise de conscience collective qui a suivi le choc émotionnel de janvier 2015.

On le voit, la solution est dans ce qui fera échec au but recherché par les jihadistes, et non dans un renforcement d’une surveillance, un abandon de nos valeurs et de nos principes. La solution est politique, économique, sociale, humaine, et non juridique ou policière.

Analysons donc les « ingrédients » privilégiés par les jihadistes pour leurs actions en France :

Les attentats sont aujourd’hui conçus et pensés de manière à générer des « effets multiples » sur les trois groupes concernés en même temps :

– brutalisation du groupe non-musulman ;

– mobilisation du groupe musulman ;

– prise de l’ascendance au sein de la jihadosphère.

Cela implique des opérations caractérisées par :

– le choix précis des cibles (on est loin des attentats aveugles à la bombe) ;

– la saturation médiatique ;

– l’ultra-violence des moyens ;

– le martyr des auteurs (j’avais déjà écrit à quel point l’arrestation des auteurs vivants est importante pour contrer les effets de ces actions).

J’ai essayé de synthétiser les effets des différents types d’actions jihadistes, ce qui permet d’en exclure certaines, et d’en craindre d’autres. Je précise que ce tableau se place du point de vue de la “logique jihadiste”. Il ne s’agit donc ni de soutenir, ni d’excuser les attaques terroristes, mais d’essayer d’en comprendre les sous-jacents du point de vue des leaders jihadistes :

On peut ainsi classer Charlie comme un « ennemi symbolique de la foi musulmane » (ce qu’il n’est pas mais qui reste son image au sein de la communauté musulmane). Mais c’était déjà le cas de la cathédrale de Strasbourg (visée par un projet d’AQ en 2000).

Il est à craindre désormais des opérations contre des cibles à plus forte valeur émotionnelle (hôpitaux, maternité, école, habitations privées…), et des attaques encore plus dynamiques (par exemple le débarquement sur la côte de commandos suicide armés).

En guise de conclusion provisoire, il est intéressant de signaler que les actions jihadistes s’inscrivent désormais dans une démarche différente de celles des attentats précédemment commis en France par des mouvements islamistes : le but des jihadistes n’est plus aujourd’hui de châtier la France, de lui faire peur, de l’amener à changer sa politique internationale, son soutien à tel ou tel régime, ou à telle opération jugée anti-islamique. Le but des jihadistes n’est plus de « terroriser » la France, mais d’exporter le conflit. Il s’agit donc désormais davantage d’actions militaires que d’actions terroristes, pensées mais aussi exécutées dans un cadre stratégique global, avec des moyens d’ailleurs de plus en plus militarisés.

De même, on notera la disparition des attaques des moyens de transport et de communication (cible privilégiée par AQ pendant longtemps : avions, trains, bus…), principalement du fait de l’adaptation des services de contre-terrorisme à ce type de ciblage.

Enfin, nous ne traiterons ici que de la France. Le but d’opérations terroristes dans d’autres pays (les États-Unis par exemple)  n’obéissant pas aux mêmes analyses des jihadistes, ni aux mêmes objectifs.

Cette spécificité de la situation en France, et la fragilité qu’elle exprime aux yeux de fanatiques du jihad, explique pourquoi notre pays est actuellement au premier rang des cibles menacées, et va le rester longtemps encore.

(à suivre pour une mise à jour et un approfondissement des actions jihadistes en France en 2016)

About Cédric MAS

Juriste - Passionné en histoire militaire, il écrit depuis 2009 sur les guerres modernes en Méditerranée (Première et Seconde guerre mondiale). Son dernier ouvrage est une biographie de Montgomery parue en 2014 chez Economica. Depuis 2011 (et la guerre en Libye), il suit et analyse les évènements qui concernent les mouvements jihadistes, et particulièrement L'Etat Islamique et la guerre en Libye, Egypte, Syrie, et Iraq, surtout du point de vue militaire. sur twitter @CedricMas
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2 Responses to [ARCHIVES] le pourquoi des attentats terroristes en France en 2015

  1. Patate Tiède says:

    Le terme ‘islamophobie’ est très connoté. L’islam, n’étant ni une couleur de peau ou une origine nationale ou culturelle, mais une idéologie – donc un projet politique -, sa critique n’est ni racisme ni sans fondements – comme le sous-entend le terme phobie -.

    Par conséquent, taxer d’islamophobe tout journal qui ne serait pas tendre avec l’islam, c’est discréditer toute forme de critique et in fine, accepter n’importe quoi des musulmans. Pour la plus grande joie de types comme Tariq Ramadan.

  2. tschok says:

    Verbatim:

    “La situation est donc aisément compréhensible (…) : il ne s’agit pas de frapper les ennemis directs de l’islam mais de séparer la communauté musulmane du reste de la société.”

    Toutafè et cela rappelle le schéma de la fin de la guerre d’Algérie et la dynamique OAS-FLN. Les deux organisations poursuivaient conjointement le même but, de façon auto-entretenue: dresser l’une contre l’autre les communautés européenne et musulmane, afin d’empêcher tout accord, chacune pensant trouver dans la même situation (l’impossibilité de vivre ensemble) un avantage décisif sur l’autre.

    Il y a donc l’idée que deux ennemis vont provoquer la même situation, ce qui est un paradoxe: en principe quand deux ennemis s’affrontent, ils ne veulent pas provoquer la même situation.

    Ex: guerre des Malouines. Les pilotes argentins de Mirage recherchaient le combat à l’altitude où leur avion était le meilleur, cad assez haut. Les pilotes britanniques de Harrier recherchaient le dogfight à plus basse altitude, là où leur avion était le meilleur.

    Si chacun campe sur ses positions, il n’y a pas d’affrontement. Les protagonistes en restent à l’idée qu’il ne veulent pas provoquer la même situation et on s’enfonce alors dans un conflit larvé fait d’escarmouches.

    Deux facteurs au moins peuvent changer la donne: la nécessité d’agir (pendant ce temps-là, la flotte britannique approchait de l’archipel, il fallait donc bien se décider à aller au contact) ou le facteur technologique (le missile Sidewinder dont étaient équipés les Britanniques leur permettaient d’affronter l’adversaire dans son milieu de prédilection).

    Mais en gros, au départ, deux adversaires ne veulent en général pas provoquer la même situation. S’ils le veulent, alors c’est atypique, donc intéressant.

    Or, dans le cas qui nous occupe, on voit bien que d’une part Daesh veut provoquer une rupture de l’adhésion des musulmans européens à la société occidentale, et d’autre part qu’une partie de la société occidentale ne veut plus des musulmans, revendication portée par les différents partis populistes en termes similaires, partout en Europe, de la Pologne jusqu’à la France, l’idée générale étant que l’Europe est “une nation blanche et chrétienne” et pas judéo-chrétienne, ce qui place nos amis Polonais dans un certain malaise.

    On est donc bien en face d’une dynamique de collaboration dans la surenchère qui rappelle la dynamique OAS-FLN.

    Et c’est d’abord de cela dont il faut se dépatouiller, y-compris en étant capable de gérer des événements comme les “émeutes sexuelles” qui ont eu lieu en Allemagne et en Suède.

    Donc, et c’est juste une petite remarque: faire des schémas pour exposer la mécanique stratégique imposée par l’ennemi c’est bien, mais il faut aussi inclure l’interaction avec nous et ce qu’on a dans la tête. Il faut être clausewitzien jusqu’au bout.

    Ici il faut intégrer le fait que l’Europe produit elle aussi une idéologie du repli sur soi ethnico-religieux, de la paranoïa, de la surenchère à la fois verbale mais aussi concrète dans la haine de l’autre, la volonté d’en découdre, etc, que ce déploiement de forces symboliques et matérielles va nécessairement générer des effets stratégiques qu’on peut alors classer dans deux catégories:

    – Les effets volontaires (ils dérivent de la stratégie consciente et voulue)

    – Les effets involontaires (ils découlent de l’événement imprévu et de l’absence de stratégie et relève de la gestion au jour le jour de l’événement, le plus souvent dans l’urgence et l’improvisation

    Dans l’actu, on peut utilement faire l’inventaire de ces deux types d’effets, ce qui nous permet de déterminer dans quelle catégorie on se trouve. On est clairement dans le non voulu. Donc, on n’a pas la maîtrise.

    Deuxième point: on pourrait s’interroger sur la raison pour laquelle deux adversaires pensent trouver dans la même situation un avantage décisif sur l’autre.

    Un peu avant 1914, Schliefen avait compris que le développement de l’artillerie, en particulier la mitrailleuse et du fusil, rendait illusoire tout espoir d’atteindre la victoire par un assaut de troupes en ligne, toute tactique de ce genre ne pouvant se terminer que par un carnage. L’état-major allemand voulait donc provoque ce type de situation.

    Coup de chance, l’état-major français était persuadé qu’un assaut en masse de troupes rangées permettrait de remporter la victoire. Il désirait donc ardemment ce type de situation.

    Comme vous le savez, l’un des deux s’est puissamment gouré et l’affaire a effectivement tourné au… carnage.

    Moralité: quand on veut la provoquer la même situation que son adversaire, c’est qu’il y a en un des deux qui se trompe. Or nous avons vu que Daesh et les partis populistes européens veulent provoquer la même situation (l’impossibilité de vivre ensemble) chacun espérant y trouver un avantage décisif.

    La question est donc de savoir qui se trompe: Daesh ou les partis populistes?

    La question est vitale car les partis populistes peuvent gagner les élections en Europe: si l’option de la haine de l’autre nous fait perdre la guerre contre Daesh, il vaut mieux le savoir tout de suite, pour se préparer à la défaite et mieux rebondir.

    Ce que je dis peut sembler idiot, mais personne ne se pose la question: rendre le vivre ensemble plus difficile en Europe est-il un bon moyen pour perdre la guerre contre Daesh, ou au contraire pour la gagner? Après tout, le moment n’est-il pas venu d’être raciste? Ou au contraire est-ce le meilleur moyen de perdre?

    La question est ouverte.

    Troisième point: que redoute Daesh pour rechercher à dresser l’une contre l’autre deux parties d’une société qui n’est même pas la sienne et qui ne le sera certainement pas dans un avenir prévisible?

    Pourquoi Daesh cherche à monter les musulmans contre les autres?

    On peut avoir plusieurs approches:

    – Nous dire que nous sommes, nous les européens non-musulmans à la fois l’objectif et la cible: dans ce cadre, l’approche de la question va du désir de se défendre contre une agression illégitime jusqu’au thème de l’invasion musulmane défendu par l’extrême droite. C’est l’approche aujourd’hui majoritaire.

    – Nous dire que la cible est l’Europe en tant que puissance gênant Daesh dans son expansion, mais qu’elle n’est nullement un objectif, qui est ailleurs, Daesh poursuivant l’édification d’un califat dans l’espace mésopotamien. C’est une approche de stratégiste, assez minoritaire.

    – Nous dire que Daesh (entre autres) est très inquiet à l’idée que se développe en Occident un islam tolérant et ouvert et dont l’existence heureuse et épanouie en Europe pourrait donner au monde l’exemple de ce qu’il faut faire, et par comparaison, de ce qu’il ne faut pas faire avec l’islam. Dans ce cadre, il est absolument indispensable que les musulmans non-européens puissent assister à la ruine du modèle d’intégration européen de l’islam, car cet islam-là est une injure à leur vraie foi.

    De fait, si j’étais musulman ultra-conservateur et rigoriste, je considèrerais les musulmans européens comme des anti-modèles: juste ce qu’il ne faut pas faire. Je m’emploierais donc à détruire le modèle d’intégration européen en m’appuyant localement sur les excités musulmans (on en trouve toujours) et en manipulant les partis populistes qui, en définitive, sont sur ce plan-là au moins du même avis que moi: ils sont contre l’intégration des musulmans.

    Cette troisième approche est minoritaire.

    Voilà en l’état les quelques réflexions qui me viennent à l’esprit en lisant votre billet.

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